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Grems, le dernier des Mohicans, à feu et à sang


Temps de lecture : 4 min

Début 2000, je rencontre un gars dans un bar à Nice, Mickael aka Son Of Kick. Il me parle de ses sons, de sa vie à Londres, et de son travail avec un autre Mickael, Grems. Je découvre un nouveau style de son, la deepkho (prononcez Dipro), qui mélange rap et house comme peut le faire aujourd’hui Channel Tres. A l’heure où les millenials s’enflamment sur du Gambi, Kikesa et autre Sirius Trema et son Glisse, Grems lui continue sur sa lancée depuis 20 piges. Portrait millimétré de cet hyperactif, précurseur d’une scène underground du rap spé français.

Petit récap

  • Parisien d’origine, il commence avec son groupe Hustla (Grems + Le Jouage) fin 90. Ils sortent 2 albums Paris-Bordeaux-Vitry (2001) et Sonophrologie (2002).
  • Sortie de son premier album solo Algèbre (2004).
  • 2005, il fonde son propre label Deephop panel, mixant rap et musique électronique. Il sort des albums solo, entre autres, Airmax (2006) et See sex and grems (2009) et plusieurs en collab. Avec Killersounds et le 4Romain ils créent Rouge à lèvres et posent les jalons de la Deepkho.
  • Disiz, Dj Gero et John 9000 rejoignent Rouge à lèvres sur l’album Démaquille-toi en 2008.
  • 2010, Il taffe avec Son of Kick, Machine Drum, Foreign Beggars, Simbad, Opolopo, et sort Broka Billy en référence à un croisement hybride qu’il invente, du rap sauce broken beat et house sur son label Gremsindustry.
  • Il fonde le groupe PMPDJ (Pour Ma Paire De Jordan) avec Entek et MiM et Starlion.
  • Création du collectif La Fronce avec les anciens de Deephop panel et une nouvelle génération de rappeurs (Set & Match, Nemir…)
  • 2011, avec Simbad, Son of Kick et Disiz ils balancent le projet Klub Sandwich.
  • Sortie de l’album Algèbre 2.0. (2011), Vampire (2013), Buffy (2014), Sans titre#7 (2018), Muses et Hommes (2020) sans oublier les Ep Green Pisse et Praf (2016) et Ascenseur émotionnel avec Hustla (2015).

A l’écoute des albums solos ou collectifs, on se rend vite compte de l’affection de Grems pour certaines thématiques : le cul ; le racisme; le rap game et l’art.

Sexe and Grems

D’un premier abord, la condition féminine semble prendre un gros kick, mais rien à voir avec la misogynie ou l’anamour. Mesdames ne vous froissez pas, alerte au second degré ! Sur son titre Pamizo de l’album Airmax, il fait taire tout commentaire à ce propos : «je suis pas misogyne, pas hypocrite, te trompe pas d’ironie avec mon stylo bic (…) respectons les femmes. » Cette liberté et cette approche volontairement porno gonzo on la retrouve sur pas mal de titres (pute à frange ; casse ton boule ; mouille ; valcheux ; merdeuse…).

Mais c’est Rencontre avec un ballon de 2010 qui m’avait scotchée. Déjà par le monstrueux sample de Simon says de Pharoahe Monch, son flow de ouf à la Eminem (oui Seth Gueko, on peut rapper vite et bien) mais aussi par son clip trash, très trash. Un plan Q un peu glauque, une rencontre dans le métro à balle de prod. Calage d’images subliminales, de strombo et de graff version chiottes publiques. Grems, transformé en Charles Bronson face cam, débite un texte violent, taillé par des phrases bien salaces d’une innocente à la bouche rouge.

Douce Fronce

Brut, franc, textes métaphoriques et prod expérimentales, un rap explosif, incisif et surtout engagé. Le collectif La Fronce est né de cette aversion commune à beaucoup d’artistes : les idéologies d’extrême droite. On peut entendre : « Les croix gammées c’est pas de l’art » (Intro de l’album Airmax) ; Ou encore avec Hustla feat Olivia Ruiz dans Les règles :

« Le jugement ce n’est pas le respect, non, l’espèce est menacée par super Marine et le Fn (…) Admet la différence, tires en les conséquences. Donner le bon exemple n’est pas incompatible. Témoigner de la richesse personnelle est facile. Signe de faiblesse, proposer, échanger accepter (pacte). Les clichés nous imposent des critères familiers. Il nous faut protester, Profiter des effets, développer au contact. Des cultures qui diffèrent (Les mecs) pourront nous rassembler ».

Que ça soit en solo ou non, Grems défend et soutient bec et ongle la culture pluri-ethnique dans laquelle il a grandi, dans laquelle nous avons (apparemment pas tous) grandi :

« Ils ont jamais vu des arabes, Pas grandi à Paname. Ta classe d’école, elle est blanche comme ta race, Ma face ne passe pas chez madame. Pour eux j’suis un sale gars, Qui traine avec des sales noirs, voilà » (Immeuble de l’album Green Pisse). Il dénonce avec rage et force, un contexte anormal devenu la norme, le jugement, la peur de l’autre, délit de faciès et autres confiseries.

Des barres

Volontairement éloigné des scènes mainstream et du marketing faux cul des rappeurs tendances, il en est déjà à 9 albums solo (dispo sur les plateformes) et un nombre considérable de collabs (avec Olympe Mountain ; Rouge à lèvres, le Jouage ; Simbad ; Forein Beggars ; Set & Match ; PMPDJ ; Tambour Battant…). Un projet complètement barré c’est Klub Sandwich. Avec Disiz, ils ont fait un travail d’écriture intuitif, sur fond de collages et cadavres exquis. On sent véritablement que les gars sont là pour se marrer, y’a qu’à entendre l’intro de Valcheux pour comprendre ! Un côté Ya Mama des The Pharcyde et les blagues du collège sur les « ta mère ». L’audace de se faire plaisir et pour la gloire vous repasserez.

Il y a quelques jours j’ai demandé à Grems pourquoi on ne trouvait plus son clip Chat con sur les plateformes. C’est simplement pour laisser la place au stream, le son se suffit à lui-même. Grems parle de ces rappeurs plus là pour le biz que pour la rime, les suceurs (de sang) en référence à l’album Vampire.
Faire des vues on l’aura compris c’est pas son truc, et comme il le dit récemment dans Trait « je suis un artiste pas un businessman ». Quand on entend Koba LaD lors de l’émission Rap Jeu confier ne pas connaître IAM, il y a un goût amer de buzz dans l’air.

A l’heure où le rap français (et pas que) ressemble à un trou sans fond et sans textes, Grems lui pue l’honnêteté : « Tu sais que faire des morceaux de rap, ça me casse les couilles. T’as dû capter, depuis des années j’ai lâché. Je suis assez flou , j’fuck le rap français car il m’a classé fou. Pas grave j’ai déjà éclaté tout, malgré tout, je préfère un comment allez-vous qu’un suceur qui va me parler saoûl».

Trait pour trait

Ses choix artistiques tranchés marquent bien cette volonté de (re)présenter une forme de créativité propre et engagée, autant sur le plan musical que graphique. Il a fréquenté les bancs des Beaux-Arts de Bordeaux, et on ne peut pas parler de Grems sans parler de ses peintures. Il y a une relation évidente entre ses réalisations plastiques et sa musique : L’abstraction. Et d’ailleurs il a signé grand nombre de ses pochettes d’albums et deux ouvrages graphiques (Grems en 2009 et le Broka Billy ensuite).

Peu importe le support, Grems s’éclate autant sur un toile, un mur, un van, une montre ou des sneakers. D’ailleurs une expo collective temporaire est à voir actuellement sur Paris à la galerie Adda &Sarto (Grems- Arnaud Liard – Popay- Rosh – Temps abstraits– Du 18 juin au 05 septembre 2020).
Et pour ceux qui ne passeraient pas par Paris, son compte insta est très fourni ou encore son site gremsindustry.com où l’on apprend qu’il a exposé un peu partout dans le monde, collaboré avec pas mal de marques et a trouvé le temps de créer ses propres sapes. Beaucoup de tracks relatent de sa passion et notamment son dernier album Muses & Hommes. Il me dit aussi que si ces anciens clips ne sont plus dispo, c’est par volonté de se montrer simplement, avec son masque à peinture et ses créations, montrer ce qui l’anime et c’est juste très cohérent.

Et pour en rajouter une couche, dans le titre Trait, il insère un « pas d’album à venir et pas de promo ». Être sur la planète Grems t’envoie à 10 000 avec son flow tgv, les courants alternatifs qu’il a su créer avec ses compadrés, mais aussi à travers son engagement pour une street culture riche où il ne cesse de se réinventer.

Photo de couverture: Roxane Puthontheredlight

Ecrit par :

Roxane Puthontheredlight / J’aime chiner les pépites dans les 1ères parties et les petits festivals underground. Toujours au taquet sur le dancefloor, on me trouve la plupart du temps devant la scène.
Chroniqueuse de charme pour les Sunday Morning et les lives reports.

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