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Fantastic Negrito, karma post coma

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Temps de lecture : 3 min

En voilà un qui revient de loin, de très loin, de l’au-delà quasiment. On va partir à la découverte d’un artiste dont le répertoire représente une synthèse assez incroyable de toute la musique noire américaine.

Nick Francis

Sombres débuts

Fantastic Negrito a vraiment eu plusieurs vies. De son vrai nom Xavier Dphrepaulezz, ce fils d’immigré somalien, né en 1968, quitte son Massachussetts natal à 12 ans, direction Oakland (Californie). Le décalage est grand, d’autant plus que l’éducation familiale est religieuse tendance stricte. Il débarque au cœur de la communauté afro-américaine de cette ville, chaotique, sauvage, pauvre.

Multi-instrumentiste autodidacte, il commence à enregistrer de la musique à 20 ans. Mais la rue, le deal sont aussi son quotidien, jusqu’à une très mauvaise rencontre avec des hommes armés, cagoulés qui le menacent. Il frôle la mort.
Électrochoc, il quitte la ville pour L.A avec en poche une démo sur cassette.
Il est repéré par un ancien manager de Prince, signe un gros contrat dans une maison de disque en 1993. Il sort son premier album intitulé The X factor en 1996 sous le nom de Xavier : du funk très « Princien »justement. C’est un flop. L’époque est au gangsta rap. Cet énorme deal avec son label lui met une pression, une obligation de résultats. La recherche du hit à tout prix lui coupe toute créativité. Il plaque tout, arrête la musique.

Trois ans plus tard le sort s’acharne : accident de voiture, coma, quatre semaines entre la vie et la mort. S’ensuivent des mois de rééducation pour récupérer l’usage de ses jambes, restent des séquelles irréversibles.
Il lui faudra plusieurs années pour réapprendre à vivre, à pratiquer la musique, la guitare en particulier.

Retour à la case départ

En 2008, il retourne à Oakland, fini le côté bling bling de l’industrie du disque hollywoodienne qu’il ne supporte plus. Un changement de cap, de mode de vie. Il se tourne vers la nature : élève des poulets, cultive ses légumes, et de la weed pour gagner sa vie !

Côté musique, nouveau projet Blood Sugar X avec la sortie de deux albums en 2012 : The dead dumb happy life vol 1 et 2. De la fusion punk, rock, funk, hip hop, ska … Très Fishbone mais aussi Funkadelic, Led Zep. Encore une fois en décalage complet, ce style de musique n’a plus le vent en poupe depuis 15 ans. Echec total. Et pourtant ça contient vraiment des pépites (surtout le vol2) : Jesus help me now ;  Line for the confused ; Honey child et  I’m sorry en écoute ici :

On sent le potentiel dans le chant écorché, la guitare blues-rock. Je vous conseille vivement d’aller écouter ces deux albums tombés dans les oubliettes.

Naissances

La naissance de son fils est un déclic, qui le lance dans un projet solo dont la base est le blues : logique, quelle musique est plus adaptée à exprimer toutes les souffrances et les épreuves qu’il a traversées. Il retourne dans les rues d’Oakland mais pour tester ses nouvelles chansons, à la dure : stations de métro aux heures de pointes. Et pour la première fois, tout s’enchaîne, très vite même.

Premier EP en 2014 et donc une autre naissance ou plutôt une renaissance : Xavier est désormais Fantastic Negrito ! Suit le single An honest man, choisi pour la BO de la série Hand of God.

Un live Tiny desk en 2015 à retrouver ici :

Le mélange de blues, de rock, de groove fait mouche et s’exprime à merveille dans l’album qui suit : Last days of Oakland (2016) Grammy du meilleur album blues.
On y trouve les excellents « Lost in a crowd », « Rant rushmore » à écouter ici :

Ne passez pas à côté de sa très belle version du classique blues « In the pines » présente sur cet album également.

Les tournées, le succès et un deuxième album tout aussi bon, voire meilleur sort en 2018 : « Please don’t be dead ».

Le niveau est homogène vers le haut ! On a droit à toutes les nuances de blues infusé à toutes les sauces.
Le blues rock groovy de The duffler, et Plastic Hamburgers, le blues plus écorché et déchirant de A Letter to fear, le soulful Bad guy necessity, le R’nB délirant Transgender biscuits, le carrément funky Bullshit anthem et la ballade Dark windows (superbe version acoustique sur l’édition Deluxe).

Le clip de The Suit That Won’t Come Off :

Tous ses disques sont sortis sur le label Blackball universe. Plus qu’un simple label, c’est un collectif cofondé par Fantastic Negrito lui-même pour soutenir les artistes afro-américains (écrivains, musiciens, réalisateurs …). C’est même une galerie d’art, un studio d’enregistrement, de répétition. 

Et son engagement n’est pas que culturel, il est social et politique aussi. Negrito a la dent dure et n’hésite pas à prendre position publiquement sur la société américaine ultra-libérale, ses inégalités criantes en termes d’éducation, de santé, de logement, la violence, la répression policière. Des idées qu’il exprime aussi à travers ses chansons.

De la profondeur, des influences, un univers variés, tout ce qu’on adore au Sac à Son !
On a hâte de le découvrir sur scène. C’est possible lors de ses quelques trop rares dates françaises annuelles, dans des festivals de blues en général. Un peu dommage de le réduire à cette étiquette, lui qui représente au contraire une si grande ouverture musicale. Mais peu importe, on l’attend avec impatience.

Photo de couverture : Agnès Lortho

Ecrit par :

Jérome Pifunk / Chroniqueur : Sunday Morning, Playlists du lundi. Et mon petit kif, préparer et animer les Soundclashs sur notre page Facebook tous les mercredis à 11h! Co-animateur de notre émission radio sur Raje.